![]() |
Ma première réaction : "euh ça va pas? on fait quoi de la petite?!" (notre fille, trois ans).
"Bah, on la prend avec, on risque rien. On va le voir et on va manger avec lui ce soir !"
Okay c'est parti, je réfléchis pas vraiment, avant de partir je regarde dans mes armoires, j'embarque un paquet de biscuits et une bouteille de jus (ne sachant pas si ce monsieur est réellement sur place, ni ce dont il a besoin), et en voiture tous les trois. On arrive sur place, on rentre à peine dans le petit bois, et après quelques petites minutes on voit sa tente.
J'ai du mal à avancer jusqu'à cet abri de fortune, caché par des branchages (il nous expliquera par la suite qu'il l'a camouflé à cause des promeneurs). J'ai les jambes en coton, je tiens ma fille dans les bras et j'ai l'impression que plus j'avance, plus le sol se dérobe sous mes pieds.
On "toque" sur la toile de la tente, on demande s'il y a quelqu'un. Après quelques secondes de silence, des regards hésitants entre mon copain et moi, on entend "oui j'arrive" à l'intérieur... Et il sort.
Un monsieur de 38 ans, très mince, très affaibli, très peu présentable au premier abord.
Il a l'air surpris de nous voir là, il se montre méfiant les 20 premières secondes, nous prenant pour des rôdeurs cherchant les ennuis (il n'avait pas encore vu notre choupinette qui s'était cachée derrière mes jambes). Mon copain lui explique brièvement pourquoi on est là, on se présente à peine, je n'arrive pas à prononcer le moindre mot. J'ai une brique dans l'estomac à ce moment-là, les larmes ne demandent qu'à couler mais j'essaie de les refouler par respect pour lui (et puis, pleurer devant quelqu'un que je connais depuis moins d'une minute, un peu de tenue voyons).
On lui propose d'aller manger, il nous répond "mais euh, j'ai pas les moyens..", j'ai de plus en plus de mal à me contenir, je vois que mon copain a du mal aussi lorsqu'il lui dit la voix nouée "non mais on te le paie, allez viens". On retourne à la voiture et là j'explose.
A ce moment, je me demande pourquoi, comment. J'ai le coeur en morceaux, et ce n'était que le début.
On s'installe à un fast-food local, on commande nos repas. Il ne prend qu'un tout petit truc, nous remercie au moins dix fois, nous dit qu'on est les seuls à être venus le voir. Larmichettes, le retour. Refoule, refoule !
On n'ose pas lui poser de questions.
Il se dévoile un petit peu, nous explique comment il s'est retrouvé à la rue, sous une tente car n'ayant pas droit aux allocations de chômage ni à aucun autre revenu.
Cela fait 3 semaines qu'il vit là, ses nuits sont quasi blanches à cause des gibiers et des orages qui le réveillent et l'empêchent de se rendormir. Il n'avait pas mangé de truc convenable depuis plus d'une semaine. Étant installé dans un bois, il a eu droit à la police chaque jour, qui venait vérifier ce qu'il faisait là, s'il ne faisait pas de feu (c'est évidemment interdit, donc ce pauvre homme devait manger le peu de conserves qu'il avait, froides). Il n'a plus de famille, pas d'amis qui lui tendraient la main.
Il est seul et ne sait pas comment s'en sortir, mais il en a envie, il veut trouver un travail et retrouver un logement. Seulement, le peu de patrons l'ayant accepté en entrevue l'ont prévenu: pas de domicile fixe = pas de travail. Et pas de travail = pas de revenu pour pouvoir payer un loyer. Tu le vois le cercle sans fin?
Le repas se termine, on en a gros sur la patate, on est obligés de le ramener à sa tente.
On discute un moment avec lui, notre fille l'aime bien elle n'arrête pas de l'embêter pour qu'il joue avec elle. Il se fait tard, on lui promet de revenir le lendemain matin avec du café bien chaud et de quoi prendre un bon petit-déjeuner. On lui dit au revoir et on retourne à la voiture, le laissant là.
![]() |
| La "maison" de Guy. |
C'est comme si je ne pouvais plus respirer. Comme si on venait de m'arracher les tripes.
Pourquoi le monde est si cruel, pourquoi suis-je obligée de laisser un homme, complètement seul, dans le froid sous sa tente pour un nombre indéterminé de nuits et de jours alors que moi je vais retrouver mon lit et tout mon petit confort? Sur le chemin du retour j'avais envie de vomir, de pleurer, de hurler, de retourner près de lui et lui dire plein de choses que je n'ai pas su lui dire. Car même un simple "ça va aller", j'ai pas eu le coeur de lui sortir. On ne peut pas dire "ça va aller" dans ces situations-là, ce serait mentir car on n'en sait rien. Et pourtant j'aurais voulu lui dire, comme une promesse que je lui aurais faite.
Suite à cette rencontre aussi brisante qu'inattendue, j'ai lancé un appel sur mon FB. Un simple message pour dire à quel point j'avais mal, expliquant brièvement la situation, et qu'il fallait l'aider. Je ne pensais pas à ce moment-là que ce simple statut allait créer une telle vague de générosité et d'humanisme. C'est simple, je pense que je n'ai jamais eu autant de "J'aime" et de commentaires sur un simple statut.
![]() |
| Un mois là-dedans... |
Le lendemain comme promis, on est retournés le voir avec de quoi manger pour la matinée et pour les 2-3 jours suivants. Deux autres personnes sont allées à sa tente juste après qu'on soit partis la veille au soir (dont un qui est par la suite devenu un de mes meilleurs amis, ah le destin), et quelques-unes sont venues au courant de la journée lui amener à manger, à boire, des vêtements, couvertures et autres. On a encore dû le laisser à la fin de la journée, néanmoins le coeur un peu moins lourd (même si ça n'a de nouveau pas été de gaîté de coeur), car on avait déjà quelques pistes à explorer pour lui trouver un logement provisoire.
Les deux jours qui ont suivi n'ont été qu'épuisement et montagnes russes émotionnelles pour moi.
J'ai contacté en tout, une cinquantaine de personnes sur ces deux jours. J'ai consacré mes journées entièrement à lui, entre appels, messages FB et sms, allers-retours jusqu'à sa tente. Je ne prenais même plus le temps pour manger, prendre une douche, absolument aucune minute pour moi seule: c'était devenu mon seul but, une course contre la montre, un peu. J'ai finalement fini par entrer en contact avec "les bonnes personnes", celles qui m'ont aidée à débloquer la situation.
Le jeudi matin, j'ai ENFIN obtenu un logement pour Guy. J'ai reçu la clé de la maison du curé de mon village, inoccupée et totalement vide: aucune vaisselle, pas de télé ni de frigo, pas même un lit. Juste un fauteuil au milieu du salon. Mais au moins, c'était une maison, et pas une tente.
Avec une "copine" (une fille absolument adorable que je ne connaissais pas, que j'ai contactée la veille via FB et qui est venue avec moi chercher la clé le jeudi matin), on est allées à sa tente sans prévenir vers 10 heures. Arrivées là-bas on lui dit bonjour, on se parle vite fait, et je lui sors un "t'es prêt?" plein d'enthousiasme.
"Prêt pour quoi?"
"On t'a trouvé une maison, on est venues te chercher là, allez viens on lève le camp !"
Ni une ni deux, le voilà en train de retirer toutes les branches qui protégeaient sa tente (aidé par moi), on la replie, on débarrasse toutes ses affaires jusqu'au coffre de la voiture, aidés par ma puce de trois ans, et nous voilà partis -entre-temps rejointes par un autre garçon (avec qui j'ai aussi gardé contact encore à ce jour) suite à mon message sur FB prévenant qu'on allait le chercher, venu nous prêter main forte pour tout déménager-. Dans la tente, il y avait de quoi manger pour au moins dix jours, tellement les gens des alentours avaient été touchés par mon message. C'était tout simplement à peine croyable.
Arrivés devant sa maison provisoire, c'est pleine d'émotion que je lui ai tendu sa clé et l'ai laissé ouvrir la porte. Il était si heureux, il n'en revenait pas. Il n'avait même pas les mots.
En moins de quatre jours, on l'avait relogé, aidé à se nourrir correctement, on a été plusieurs à se souder autour de lui, comme la famille qu'il n'avait pas.
Par la suite, il y a eu d'autres événements, tout aussi décevants qu'inattendus (il n'a rien fait de mal, c'est tout ce que je dévoilerai ici), mais après deux semaines d'émotions encore très intenses, on lui a trouvé un logement "à long terme".
Je vais parfois encore lui rendre visite, pas aussi souvent que je le voudrais, mais j'aime beaucoup le revoir de temps en temps. La dernière fois que je l'ai vu (il y a un peu plus d'un mois), il avait un entretien pour un job, il allait physiquement et moralement très bien, il commençait tout doucement à sortir la tête de l'eau au niveau administratif et émotionnel. QUE-DU-BONHEUR.
En résumé? Beaucoup de larmes, beaucoup d'émotions fortes.
Une énorme claque, une leçon que je garderai à vie.
Personne n'est à l'abri de se retrouver à sa place, et j'aimerais pouvoir en aider d'autres de la même façon que je l'ai aidé. J'ai vu en Guy, comme un tonton trop cool, presque un grand frère qui n'a usé que de malchance dans la vie et qui s'est un jour retrouvé SDF pendant un mois. Ça aurait pu arriver à un de mes amis, à quelqu'un de ma famille.
Je connais des gens qui ont le jugement facile. Qui n'auraient même pas songé une seconde à aller voir Guy, à tenter de l'aider. "Il l'a bien cherché, si on est droit dans ses bottes on ne se retrouve pas seul et à la rue"... Détrompez-vous les gars. D'autres qui se contentaient de m'écrire (et me faire perdre du temps par la même occasion) derrière leur pc, les fesses au chaud "ho mais le pauvre, holala faudrait que les aides sociales se bougent hein, pfff". Euh t'es gentille mais ce genre de commentaire inutile ne fait pas avancer les choses. Parler, écrire, c'est cool. Mais agir, c'est quand même mieux. Sans parler des curieux qui voulaient uniquement connaitre les circonstances de la situation et qui n'ont pas bougé un doigt de pied pour lui. Des gens qui lorsqu'ils passent devant une personne SDF, ne lui accordent pas un seul regard, pas un sourire. Ça vous coûte quoi, en fait?
Si c'était à refaire, je n'hésiterai pas une seule seconde, encore moins que cette soirée où on a fait sa connaissance. Tout le monde a droit à une seconde chance, et je suis aussi émue que fière lorsque je parle de lui. C'est "mon" Guy, celui qui a bouleversé ma vie bien plus que je n'ai bouleversé la sienne.







Purée, j'en ai les larmes aux yeux! C'est un super beau geste que tu as fait la. Toi et tes amis, fb ou pas vous vous êtres vraiment cassé le cul! Grâce à vous tous il a droit à une seconde chance! Y en a qui devraient en prendre de la graine! Mille bisous et merci pour ce beau témoignage. (Neko) Cari
RépondreSupprimerPtain, j'avais pas vu cet article ! C'est juste superbe ce que tu/vous as/avez fait. Ça m'a mis les larmes aux yeux.. Je t'admire tellement, personnellement je ne pense pas être capable de me démener comme ça. Pourtant c'est une très belle cause. Et j'adore la photo de ta choupinette qui aide. C'est juste beau. Vous êtes des grands coeurs... <3
RépondreSupprimer♡
SupprimerPour nous, y'a pas eu de question, et y'avait pas d'autre solution possible à part : le sortir de son merdier. Pourquoi, j'en sais rien.
D'ailleurs on passe le réveillon du nouvel an avec lui :)